samedi 3 septembre 2011

"Jusqu’à quand applaudirons-nous la folie 'démocratisatrice' qui insécurise de plus en plus ce monde ?"



« Sortons tous des rangs »


Par Guy Constant Neza. Extrait du Nouveau Courrier n°306 du vendredi 2 septembre 2011 :

« "They have got him" (ils l’ont eu)… enfin presque. Dans le drame que vit la Libye, l’on a vu bon nombre d’Africains clouer au pilori celui qui a dirigé ce pays pendant 42 ans. Les arguments ne manquent sûrement pas pour tous les détracteurs de l’excentrique Kadhafi. L’axe Tripoli - Ouagadougou a été à maintes reprises cité dans des tentatives de déstabilisation de nombreux Etats, notamment le nôtre [la Côte d’Ivoire]… D’ailleurs 42 ans, c’est long. Pour n’avoir pas su réfléchir sur l’alternance, intégrer progressivement les grands principes démocratiques (le vote, la liberté d’expression…) comme le lui suggérait son fils Seif al-Islam, le souverain s’est attiré les foudres d’une partie de la population, partie dont la proportion semble bien marginale si l’on s’en tient à la résistance dont il a fait preuve malgré le soutien de l’OTAN aux rebelles. Bref ! Dans cette ère ‘‘du tout, tout de suite’’, ne pas donner ‘‘quelque chose’’ au peuple afin qu’il ait l’impression de participer, d’avoir son mot à dire dans le débat public est tout simplement suicidaire. Soit. Les pourfendeurs du Raïs auraient porté ces griefs en d’autres temps qu’on aurait acquiescé sans mot dire. Mais aujourd’hui, ces reproches font-ils encore sens ?

Bon nombre d’Africains ont soutenu, naïvement, l’intervention de l’OTAN contre la Libye car persuadés qu’elle se justifiait, arrosés qu’ils ont été toutes les demi-heures d’informations manipulées par ce qu’il conviendrait d’appeler l’élite poilitico-médiatique. ‘‘Le monde se divise en deux catégories’’, d’un côté ceux qui ont la puissance militaire et médiatique et de l’autre ceux qu’ils ont en joue. Mais paradoxe des paradoxes ‘‘la brute’’ et ‘‘le méchant’’ sont présentés comme les héros tandis que ‘‘le bon’’, par la magie du son et des images orientés à dessein et un usage permanent de l’anathème à son encontre, interprète à son corps défendant le rôle du méchant. Enjoliver une réalité que tout le monde sait laide (ça marche aussi dans l’autre sens) et réussir à convaincre l’opinion, grand classique. «Je mens mais mes mensonges deviennent des vérités». Cette assertion d’André Malraux trouve tout son sens dans la connexion politique/médias en Occident sur les questions de politique étrangère. Qu’il est sidérant de voir pouvoir et opposition se crêper le chignon, avec les médias comme juge d’un jeu de ‘‘à toi, à moi’’, sur des sujets où il n’y a franchement pas mort d’homme. Mais tout ce petit monde, comme par enchantement, resserre les liens autour de la patrie une fois le pays engagé hors de ses frontières. La politique étrangère ne les divise jamais, JAMAIS. Comme on dit en hexagone, «il y va du rayonnement de la France».

L’exemple de la Libye illustre bien nos propos. A quelques mois de la présidentielle française, l’opposition à Nicolas Sarkozy aurait pu mettre en difficulté le président en arguant que la France mène une guerre illégale et injuste contre le peuple libyen et ses dirigeants. Le PS, Le Nouveau centre et toutes les autres formations politiques avaient la possibilité de tirer avantage de ce bourbier qu’était devenu cette crise libyenne en arguant simplement qu’il ne s’agit nullement de défendre ‘‘Mouammar Lucifer Kadhafi’’ mais plutôt les principes auxquels la France est attachée. Hier, elle a dit non aux Américains dans sa vassalisation de l’Irak, aujourd’hui elle ne saurait donc se substituer en une quelconque force d’occupation. Que nenni. Ni Martine Aubry, encore moins François Bayrou ou autres Mélenchon n’ont trouvé scandaleuse l’attitude du pouvoir UMP dans l’ancienne Cyrène. Pis, ils l’ont même approuvé, allant jusqu’à des dithyrambes déroutantes après la prise de Tripoli. «C’est une victoire pour la France», répétaient-ils en chœur. Et lorsqu’un Dumas, un Verges ou un Jean François Khan tire sur la sonnette d’alarme en s’écriant «que sommes-nous en train de faire ?», il est vite recadré, brocardé, taxé d’original, marginalisé, quasiment livré à la vindicte populaire. Etonnant que de voir des démocrates si rétifs à la différence. Pour donner forme et consistance à la forfaiture, n’a-t-on pas eu recours aux bons offices de l’excellentissime philosophe antitotalitaire (sic) Bernard Henry Lévy ? Comme on le voit, politiques, médias, intelligentsia travaillent à l’unisson et l’opinion ne peut que suivre, pour «le rayonnement de la France». Une leçon pour les Africains.

Retour en Afrique où l’affaire Sarkozy vs Kadhafi passionne. Certains Africains ont tôt fait de condamner le guide libyen en égrenant pêle-mêle les récriminations que nous mentionnions plus haut. Mais que faisons-nous des principes ? Organiserions-nous une fête pour celui qui tue notre frère parce qu’il serait ‘’mauvais’’ ? Jusqu’à quand applaudirons-nous les puissances étrangères dans leur folie ‘‘démocratisatrice’’ qui insécurise de plus en plus ce monde ? On démocratise à coup de bombes, de missiles, de rebelles, de morts, de rancoeurs, de déchirement… et des Africains s’élancent dans des apologétiques à vous donner l’envie de vous dépigmenter. S’émanciper «de l’esclavage mental» comme chante Bob Marley commence par lutter contre le prêt à penser. «Il aura fallu deux cent pour imposer la liberté de la presse. Il faut maintenant se battre contre la presse pour être libre», les Africains gagneraient à méditer ces phrases de Jacques Muglioni. Quand le Burkina Faso sombre dans la violence, Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 24 ans a tout le soutien de Paris. Pourquoi Londres, Washington n’exigent-ils pas son départ « sans délai » ? La crise politique d’une Belgique au bord du chaos ne fait point l’objet d’un matraquage médiatique. Pourquoi ? La capitale de l’Europe est sans gouvernement, les Wallons et les Flamands n’arrivent plus à vivre ensemble (on caricature, comme eux) mais point de spécialistes de la Belgique sur les ondes pour commenter, analyser, décortiquer. Pourquoi l’ONU n’y envoie pas un ‘’Représentant spécial’’ et qu’une table ronde n’impose pas aux deux parties un « gouvernement de large ouverture » ? Selon une auditrice algérienne de RFI qui intervenait par téléphone, l’OTAN aurait massacré les populations d’un village qui s’opposait au passage des rebelles. Cette information n’a jamais été vérifiée afin d’être démentie ou confirmée. Qui a dit conspiration du silence ? La France, la Grande Bretagne sous le couvert de l’OTAN agressent un Etat africain et l’ONU s’installe la langue de plomb. Pourtant, elle a du zèle pour condamner avant l’heure la famille Kadhafi pour avoir l’outrecuidance d’en découdre avec l’establishment. Jusqu’à quand allons nous les regarder assassiner, ostraciser nos leaders qui refusent de rentrer dans leurs combines. Comprendrons qu’au-delà de tout ce qu’on pourrait légitimement reprocher à Kadhafi, il y a des enjeux bien plus importants (la Libye est la première réserve pétrolière d’Afrique) ? Quant à l’UA, son silence désole. L’Histoire nous mord la nuque, elle est la seule à ne pas s’en rendre compte. Pour finir, quelques informations sur le quotidien des libyens pendant le règne de Kadhafi. L’électricité et l’eau à usage domestique étaient gratuites. Tout étudiant diplômé recevait le salaire moyen de la profession du cursus choisi s’il ne trouvait pas d’emploi. Chaque famille libyenne, sur présentation du livret de famille, recevait une aide de 300 euros par mois. Il existe des endroits nommés «Jamaiya», où l’on vend à moitié prix les produits d’alimentation pour les familles nombreuses, sur présentation d’un livret de famille. Les soins médicaux étaient gratuits, l’éducation aussi, etc. Vivre dans une dictature pareille, on veut bien signer tout de suite. »


Lu dans Le Nouveau Courrier


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire