vendredi 15 juin 2012

La guerre éternelle, seul horizon du régime Ouattara



Par Théophile Kouamouo. Extrait du Nouveau Courrier du 11/06/12 :

"A quelque chose, malheur est pédagogique. La toute récente «bataille de Grabo», qui a défrayé la chronique mondiale parce qu’elle a entraîné la mort de sept soldats nigériens de l’Organisation des Nations unies en Côte d’Ivoire, a au moins mis fin à la fable selon laquelle la Côte d’Ivoire était définitivement pacifiée et cheminait gaiement vers des lendemains qui chantent. Puisque les empêcheurs de tourner en rond pro-Gbagbo, exilés, embastillés ou persécutés, apparaissaient comme définitivement neutralisés… Patatras. Ce dernier épisode guerrier, qui en réalité relève de la banalité de l’insécurité sous le régime Ouattara, si l’on fait abstraction de l’identité des victimes les plus médiatiques, pose naturellement la question de la capacité des autorités ivoiriennes d’assurer leurs devoirs régaliens. Mais il pousse également les observateurs à s’interroger sur la pertinence du soutien aveugle de la communauté internationale – France, ONU, Etats-Unis, etc… – à un exécutif incapable de tenir sur ses deux jambes, belliqueux et qui échoue à la fois sur les terrains de la réconciliation, de l’économie et de la maîtrise effective du territoire dont il a la charge.

D’ores et déjà, une polémique se développe sur l’identité de ceux qui ont fait passer de vie à trépas les Casques bleus nigériens. Une partie des populations sur place est persuadée qu’il s’agit là d’une «palabre interne» qui a mal tourné, mettant aux prises mercenaires burkinabè, FRCI et ONUCI. De son côté, le régime Ouattara accuse des «miliciens libériens pro-Gbagbo» et, se bandant les muscles comme pour se rassurer lui-même, promet d’exercer son droit de poursuite au pays d’Ellen Johnson-Sirleaf. Et tente d’enrôler la communauté internationale dans un combat douteux.


Des forces hétéroclites sans aucune logique de commandement

Les puissances occidentales et les organisations multilatérales gèrent aujourd’hui les conséquences du soutien inconditionnel de Nicolas Sarkozy, ex-président français, à l’accession au pouvoir violente et controversée en Côte d’Ivoire d’un de ses amis personnels. Rien ne va comme la majorité des endimanchés de la scène internationale l’imaginait en ce soir ambigu du 11 avril 2011 où ils sabraient le champagne alors que les Ivoiriens de tous bords se terraient chez eux, tétanisés par la peur. Alassane Ouattara a neutralisé Charles Konan Banny, président de la Commission dialogue vérité et réconciliation (CDVR). Il s’est lancé dans une odieuse politique de «rattrapage ethnique», n’a pas tendu une main secourable aux victimes de ses FRCI à l’Ouest notamment, a laissé se mettre en place les pratiques liberticides de sa Direction de la surveillance du territoire (DST) qui ont réveillé de son long sommeil la diplomatie américaine. Il laisse cohabiter des forces hétéroclites à sa solde sans aucune logique de commandement : ex-Forces nouvelles armées, ex-Forces de défense et de sécurité désarmées, compagnies de dozos éparses, milices burkinabè, etc. En à peine un an, sa famille politique s’est transformée en un conglomérat d’intérêts affairistes particuliers et en un nœud de vipères prêtes à découdre les unes avec les autres.

Les pouvoirs qui se savent face à une impasse structurelle ont tendance à chercher dans la «guerre éternelle» une échappatoire, une sorte de prétexte continuel destiné à expliquer le non-respect de leurs engagements. Alassane Ouattara est aujourd’hui face à un mur. Il ne peut pas à la fois poursuivre sa politique de répression et de persécution de son opposition, régler la question sécuritaire, respecter ses nombreuses promesses sur le terrain de l’économie et réussir la décrispation nationale. Sa seule chance de maintenir dans son giron sa base militante, c’est de maintenir un climat d’affrontement en Côte d’Ivoire.

Mais son intérêt est-il soluble dans l’intérêt de la communauté internationale ? Alors que la France se retire d’Afghanistan et réduit la voilure de ses engagements militaires, alors que des pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU cherchent à mettre fin à certaines opérations pour des raisons budgétaires, continuer d’appuyer une politique belliciste qui ne parvient pas à poser les bases d’un apaisement pérenne et d’une reconstruction harmonieuse est une faute politique majeure.


Human Rights Watch se trompe de combat

Les nations qui contribuent le plus généreusement au budget de l’ONU ne doivent pas céder à la tentation de sous-traiter leur jugement à des groupes de pression ultra-partisans comme l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW). Aux abonnés absents quand il est question de documenter le continuum de violences et de persécutions à caractère ethnique à l’Ouest, HRW retrouve de la voix quand il s’agit de se transformer en agence de renseignement au service d’Alassane Ouattara à la frontière ivoiro-libérienne. Mais en plaidant pour une judiciarisation à outrance de la crise ivoirienne, au profit d’un régime qui se signale par une inacceptable justice des vainqueurs, l’ONG renforce les maîtres d’Abidjan dans une logique suicidaire à moyen terme. Il ne suffit pas d’arrêter les figures que l’on a identifiées comme «chefs de milice pro-Gbagbo» pour mettre fin à un cycle de vengeances et de représailles. La colère et la frustration face à l’injustice sont de grandes fabricantes de combattants armés. C’est à la source du problème que se trouve la solution. Et l’on ne peut s’empêcher de s’étonner de ce que les commentateurs qui justifiaient la rébellion de 2002 par des problèmes identitaires soient aujourd’hui brutalement taiseux, alors que la blessure identitaire s’est infectée de manière préoccupante. Et qu’Alassane Ouattara ne cesse de souffler sur les braises. Ses déclarations, ses actes, ses décisions et le comportement de ses nervis [...]


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