mardi 17 avril 2012

Le Chili de Salvador Allende et la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo : des similitudes troublantes


Par Hilaire Aboké. Extrait du Nouveau Courrier du 14/04/12 :

L’avènement du président Laurent Gbagbo au pouvoir en octobre 2000 nous a fait vivre des faits qui ressemblent étrangement à ceux vécus par le peuple chilien en 1973 avec le régime du président Salvador Allende. Deux idéologies inspirées de la Gauche qui ont voulu transformer le paysage politique, économique et social de leurs différents pays. Malheureusement, le nouvel ordre économique mondial les en a empêchés.


Ce sont deux époques différentes, deux Etats différents, deux peuples différents mais la même tragédie : assassinat du président chilien Allende, survie du président Gbagbo mais déconfiture politique, économique et sociale. A tout le moins, cette crise postélectorale en Côte d’Ivoire nous a mis en face d’un pouvoir (…) dictatorial fondé sur un tribalisme primaire, avec ses commanditaires extérieurs, qui se font appeler communauté internationale, qui de par leurs propositions de règlement du conflit, nous font vivre le schéma de déstabilisation à la chilienne. Il y a des similitudes troublantes qu’il y a lieu d’analyser. Et l’esprit doit demeurer éveillé pour ne pas oublier.


Ces similitudes troublantes !

En 1970, au Chili, à l’approche de l’élection présidentielle, l’opposition de gauche s’unit pour former l’Union populaire (un groupement de partis politiques) et désigne Salvador Allende comme candidat. Celui-ci conduit une campagne fondée sur un programme promettant la nationalisation totale de toutes les industries de base, des banques et des communications. Il obtient non seulement près de 37% des voix, mais aussi le soutien inconditionnel du Congrès face à son adversaire de droite, l’ancien président Alessandri. Allende devient alors le premier président élu sur un programme socialiste dans un pays non communiste. C’était osé et le rêve pouvait devenir réalité dans cette Chili qui cherchait ses marques et qui peinait à sortir du sous développement et du joug américain, à l’instar des autres Etats sud américains.


Le président Gbagbo, lui, n’a pas été élu, en 2000, sur le programme d’une coalition de partis, mais sur un programme proposé par son parti le Front populaire ivoirien (FPI). Un programme de gauche qui se fonde sur l’école gratuite, la décentralisation (les conseils généraux des départements), l’Assurance maladie universelle (AMU), etc. Une politique qu’il n’a pas pu mettre entièrement en application du fait d’adversaires politiques qui ont opté pour la prise des armes avec des fallacieux prétextes pour constituer une rébellion. Seulement, celui de Laurent Gbagbo ne contenait pas la nationalisation des entreprises privées. Bien au contraire, les gestions de l’eau (Société de distribution d’eau en Côte d’Ivoire – CIE), l’électricité (Compagnie ivoirienne d’électricité – CIE), le port autonome d’Abidjan (PAA) et la télécommunication (Côte d’Ivoire Télécom) qui étaient aux mains d’entreprises françaises ont été reconduites par le président Gbagbo avec quelques rectifications qui préservent quelque peu les intérêts de la Côte d’Ivoire.

Mais voilà ! Comme Allende au Chili, avec les Américains qui se sentaient menacés dans leurs intérêts, le président Laurent Gbagbo, inattendu à ce stade, a semblé gêner également les intérêts français. Une fois en fonction, le président Allende met vite en application les promesses faites durant sa campagne, transformant le pays en État socialiste. Une partie importante de l’économie passe sous le contrôle de l’État. Les mines avec la loi de juillet 1971 sur le cuivre, les banques étrangères et entreprises monopolistiques sont nationalisées. La réforme agraire s’accélère et des conseils paysans seront institués. De plus, Allende va entreprendre de redistribuer le revenu national, d’augmenter les salaires et d’instituer un contrôle des prix. N’est-ce pas normal pour un président de la République de créer des conditions du bien-être social pour ses concitoyens qui l’ont élu ? C’est cela qui sera reproché à Allende et qui l’emportera, comme c’est le cas pour le président Laurent Gbagbo. Pourtant les présidents élus en Occident le font pour leurs peuples respectifs.

L’élection présidentielle de 2010 en Côte d’Ivoire, a vu une coalition de partis politiques, de syndicats et groupements de mouvements sociopolitiques réunis au sein de La majorité présidentielle (LMP) soutenir la candidature de Laurent Gbagbo. Les mouvements et convulsions sociopolitiques (sanctions économiques, pénurie artificielle alimentaire) nés de la crise post électorale en Côte d’Ivoire ont ressemblé en plusieurs points à ceux vécus par les Chiliens en 1972 et 1973 sous Allende. Suivez plutôt.


Le RHDP comme l’opposition chilienne

L’opposition qui ne reste pas inactive, dès 1972, organise des mouvements de panique. Les conditions de vie socioéconomique se détériorent en 1973. Ce sont l’inflation galopante, la pénurie alimentaire due à la fois à la restriction des crédits étrangers et à la politique des détaillants et des petits industriels qui stockent les marchandises. Les grèves et la violence politique mènent le Chili au bord du chaos. En plus de cette opposition interne, les États-Unis, méfiants à l’égard du nouveau pouvoir chilien, pratiquent un blocus financier à l’encontre du pays. Exactement comme ce que la Côte d’Ivoire a vécu de janvier à avril 2011, avec les sanctions de la France, l’Union Européenne, les Etats Unis, l’UEMOA et la BCEAO pendant la crise dite postélectorale.

Du reste, le 11 mars 1973, l’Union Populaire remporte les élections municipales avec 44% des voix. La situation économique continue à se détériorer avec un taux d’inflation élevé, un déficit de la balance commerciale, aussi, les grèves et mouvements sociaux se multiplient-ils. Cela va déterminer le rôle de l’Armée chilienne. Ainsi, le mardi 11 septembre 1973, les militaires, sous l’influence et l’instigation des Etats-Unis d’Amérique, s’emparent du pouvoir, et le président Allende est lâchement assassiné après l’assaut de l’armée sur le palais présidentiel. La junte militaire est conduite par Augusto Pinochet.

Chers lecteurs, ne voyez-vous pas une similitude entre ce que les forces de l’Onuci, les Forces de la Licorne avec à leurs côtés les Forces Nouvelles pro-Ouattara ont montré sur le terrain en Côte d’Ivoire et ce qui s’est passé près de quarante ans plus tôt au Chili ? Transport de combattants rebelles (qualifiés de Forces pro-Ouattara et rebaptisés Forces Républicaines de Côte d’Ivoire) par l’Onuci, équipement, armement, soutien logistique, financier et technique de la Force Licorne, bombardement de la résidence présidentielle où se trouvait Laurent Gbagbo du 04 au 11 avril et son arrestation.

L’on se souvient que le RHDP a appelé des forces étrangères à prendre d’assaut le palais présidentiel pour déloger le président Gbagbo ? Etait-ce seulement pour le déloger ? La question reste posée. C’est en cela que nous devons tirer des leçons de la crise chilienne, qui, à plusieurs égards, présente des similitudes avec la situation en Côte d’Ivoire.


France – Etats-Unis : Le portrait de l’impérialiste

A la question d’un journaliste qui demandait à Allende s’il craignait le pire quant à ses relations avec les Etats-Unis d’Amérique, voici sa réponse : «Si nous nous référons à l’Histoire, il est évident que nous pouvons craindre beaucoup de choses. L’expérience de l’Amérique latine à cet égard est dramatique et elle est sanglante. Nous pourrions parler de la politique du garrot, du dollar, du débarquement de Marines, tout cela, nous le savons. Mais nous pensons aussi que les États-Unis aujourd’hui (à cette époque s’entend), comme peuple et comme nation, sont en train de passer par des étapes extrêmement différentes des étapes antérieures. Ils ont de graves problèmes intérieurs. Il n’y a pas seulement le problème des Noirs ; il y a le problème des secteurs ouvriers, des étudiants, des intellectuels, de tous ceux qui n’acceptent pas la politique d’agression. De plus, leur attitude au Vietnam a soulevé une répréhension mondiale, et il leur est donc beaucoup plus difficile d’agir en Amérique latine. Pour nous, nous n’avons aucune attitude agressive à l’égard du peuple d’Amérique du Nord». Allende croyait à la non intervention des Américains dans la crise chilienne. Ce fut un leurre, Il s’est laissé avoir. Il ne faut jamais oublier que c’est quand ces Etats sont dans des situations économiques et sociaux extrêmement difficiles qu’ils sont prêts à tout. De ce fait, plutôt que d’intervenir directement, c’est l’armée chilienne que les Américains ont utilisé contre Allende en attentant à sa vie de manière lâche.

Ici en Côte d’Ivoire, ce sont les Forces de l’Onuci, de la Licorne et la rébellion que les Français ont utilisé contre le régime de Laurent Gbagbo. Ne pas se salir les mains, ne pas se mettre au devant, tel est la stratégie des Français dans cette crise que nous avons vécue. Quand on lit Allende, on a l’impression de lire le président Gbagbo aujourd’hui. Penser que les difficultés internes ne pourraient pas permettre aux Américains d’intervenir au Chili, vu aussi la mobilisation de l’opinion, c’est se mettre le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Justement, ce sont ces difficultés internes qui poussent les impérialistes à toujours attaquer les pays du tiers monde, s’emparer de leurs matières premières en vue de conserver leur niveau de vie et maintenir leur hégémonie dans le monde. Regardez la situation de crise économique, financière et monétaire que vit l’Occident dont les faces visibles sont [...]


Lire la suite dans Le Nouveau Courrier...


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire