lundi 20 mai 2013

"Islamophobie" — glissements sémantiques


« Islamophobie » : un mot que j’ai employé — parcimonieusement : j’ai retrouvé cet ancien post. Un mot que je n’emploie plus, tant il couvre un champ sémantique imprécis...



Pour faire court, le mot est — au moins — à double sens : un sens strictement religieux, ou idéologique, et où être « islamophobe » n’est en principe pas un problème : on peut craindre une religion ou une idéologie quelle qu’elle soit : christianisme, judaïsme, communisme, libéralisme, etc., sans parler de fascisme ou de nazisme ! Sous cette acception du terme, il est légitime de redouter l’usage qui est fait de l’islam dans ce qu’on appelle communément « islamisme » pour en désigner un courant qui est loin d’y être marginal et qui appuie un terrorisme qui fait de nombreuses victimes — dont un très grand nombre sont musulmanes.

Il est un autre sens du terme « islamophobie » qui rend son emploi légitime : c’est l’usage qui en est fait pour désigner une attitude face à une réalité culturelle, issue de façon lointaine ou proche de l’islam — qui peut se traduire de diverses façons, comme par des prénoms (Mohamed, Aïcha, etc.), qui deviennent aisément stigmatisants même si celles ou ceux qui les portent ne revendiquent aucune pratique, voire aucune foi. En France, l’équivalent « catholique » de telle ou telle de ces personnes ne serait jamais considérée comme « catholique », mais plutôt comme agnostique voire athée. C’est plus difficilement vrai d’autres traditions, dont l’islam. À ce point l’emploi du vocable serait légitime, tant il sert de substitut élargi à l’attitude plus restrictive de l’arabophobie.

Or « musulman » n’est pas une « race » ! Non plus que catholique, protestant ou juif — dotés eux aussi d’un sens d’abord religieux. Les choses se sont compliquées cependant pour le judaïsme avec l’emploi du terme « antisémite » qui pose au préalable une « racialisation » du fait juif ! Or la « race » juive n’existe pas, non plus que quelque autre « race » que la race humaine. L’antisémitisme, qui existe bel et bien, tout comme le racisme en général, repose sur ce qu’on peut appeler un mythe. Le racisme n’en existe pas moins, notamment, parmi les classiques de cet ordre, le racisme négrophobe, et bien sûr le racisme antisémite.

La complexité du problème fait qu’à ce point tout n’est pas dénoué, tout n’est pas totalement éclairci quant au mythe faisant du judaïsme une race. C’est ce à quoi s’attaque aujourd’hui le désormais célèbre livre de Shlomo Sand, « Comment le peuple juif fut inventé », et son plus récent « Comment j’ai cessé d’être juif ». Shlomo Sand y conteste toute nature non-religieuse du fait juif comme mythique, au point que n’étant lui-même ni pratiquant ni croyant, il ne voit pas pourquoi il continuerait à se dire juif. Si la compréhension des choses qui est celle de Sand peut laisser perplexe sur plus d’un point, sachant que toute tradition religieuse produit des développements culturels non-religieux, elle n’en repose pas moins sur une contestation légitime et inconstatable de l’idée de race — qui n’empêche pas pour autant l’existence réelle de l’antisémitisme !

Le rabbin Delphine Horwiller, présentant récemment son livre « En tenue d’Ève »  à l’invitation de France Culture, répondait à la contestation athée de sa foi en demandant à son interlocuteur athée fictif en quel Dieu il ne croit pas. Sa réponse : ce Dieu-là, je n’y crois pas non plus. Nombre de croyants pourraient répondre cela à Russell et Dawkins à propos de leur théière céleste : « ce Dieu-là, je n’y crois pas non plus ». On peut penser que la mise en cause du judaïsme tel que compris par Shlomo Sand lui vaudrait la même réponse de nombreux juifs : « ce judaïsme-là, je ne m’y reconnais pas non plus » !

Mais quid d’un racisme « islamophobe » ? On assiste régulièrement pour l'islam à un phénomène similaire au glissement vers une compréhension raciale du fait juif. Ne manque pour l'islam que le mot qui a marqué le glissement racialiste de la compréhension du judaïsme comme phénomène racial « sémite » et son rejet par l' « antisémistisme ». D’où, à mon sens la nécessité de rester réservé avec le vocable « islamophobie » : ce qui n’est pas clairement défini, qui ne reçoit pas un minimum d’accord sur sa signification est potentiellement conflictuel, via des glissements inconscients voire manipulateurs : voir le cas de la Côte d’Ivoire où dès 1999 Ouattara, avec la complicité (inconsciente ?) de la presse française, « Libération » en tête, se déclarait victime de l’islamophobie supposée de son futur allié, Bédié. C’est le point de départ d’une crise ensuite montée en épingle et qui a mené où l’on sait : les mêmes causes risquant toujours de produire les mêmes effets, éventuellement ailleurs, il serait prudent, et opportun d’envisager une précision quant au vocabulaire, pour désigner un phénomène qui pour être mal nommé, n’en existe pas moins…


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