samedi 25 février 2012

L’universitaire Albert Bourgi dénonce le couple Sarkozy-Ouattara



Propos recueillis par Théophile Kouamouo. Extrait du Nouveau Courrier du 25/01/12 :

"Les préparatifs et le déroulement du voyage officiel de Ouattara à Paris relèvent de la politique spectacle, notamment par la couverture médiatique, bien ordonnée, qui l’entoure. Comment expliquez-vous cela ?

Il y a dans ce que vous venez de dire une volonté des autorités françaises de justifier, au nom d’une prétendue démocratie, la brutalité de leur intervention militaire de l’an dernier, en Côte d’Ivoire, et les scènes ignobles qui ont entouré l’arrestation de Laurent Gbagbo ainsi que les violences exercées par l’ex-rébellion sous les yeux des militaires français.

Aujourd’hui, l’argument de la démocratie brandi pour illustrer un soi disant changement de la politique africaine de la France est balayé par le climat de terreur instauré par les milices gouvernementales. On peut dire, à partir de témoignages fiables, que la peur règne sur la ville d’Abidjan et, qu’on soit partisan ou non de Gbagbo, tout le monde est soumis au même régime de violence aveugle imposé par les Forces républicaines de sécurité, les FRCI.

L’image d’une Côte d’Ivoire renouant avec la démocratie qu’on veut faire passer dans l’opinion française et internationale, détonne de plus en plus avec le scrutin législatif tronqué de décembre 2011, où, selon les chiffres officiels, à peine 36% des électeurs inscrits sont allés aux urnes. Que dire aussi de la répression sanglante exercée par les forces de Ouattara lors d’une manifestation publique autorisée, organisée par le parti fondé par Laurent Gbagbo, le Front populaire ivoirien ? Bien entendu, de tout cela la presse française n’en a que très peu rendu compte et le Ministère français des Affaires étrangères, toujours prompt à réagir à toute entorse à la démocratie et à l’exercice des libertés, s’est montré plutôt discret.

Au-delà des considérations proprement politiques qui entourent ce voyage, la communication semble être omniprésente.

Elle est certes omniprésente dans ce voyage (de janvier 2012), décrit dans ses moindres détails en mettant particulièrement l’accent sur le dîner offert par Sarkozy à l’Elysée et sur les rencontres avec les plus hautes personnalités de l’État français. Mais cette communication, il ne faut jamais l’oublier, renvoie au travail de médiatisation outrancière accompli depuis une vingtaine d’années, pour façonner à coups d’informations souvent surfaites, l’image d’un d’homme d’État, rompu à toutes les arcanes de la finance et de la politique internationales. Autour de Ouattara, entré en politique au début des années 90, par effraction et en service commandé au profit d’intérêts financiers et économiques non nationaux, il y a eu surtout de la communication, voire seulement de la communication. Il s’agissait de «vendre» un personnage étranger jusque là à la scène politique ivoirienne, et dont le charisme et les qualités oratoires ne le prédestinaient pas à emporter les foules. Il faut croire que cela a marché et ce résultat est entretenu, aujourd’hui encore, avec l’aide de certaines agences de communication, bien introduites dans les sphères politiques et médiatiques. A défaut d’avoir convaincu politiquement, et même électoralement, une majorité de ses concitoyens (n’oublions pas son score ric rac sorti des tiroirs des Nations Unies à Abidjan,) il est parvenu à susciter un engouement des médias occidentaux, surtout français. Ce dernier aspect est lié autant à l’image d’un chef d’État dont le parcours politique est compatible avec la sulfureuse galaxie franco-africaine qu’à ses propres orientations idéologiques. Tout chez Ouattara le désigne pour entrer dans le club des chefs d’État d’Afrique francophones, qui, sauf rares exceptions, se comportent le plus souvent comme les supplétifs du Président français, surtout lorsqu’il s’appelle Nicolas Sarkozy. Je suis en train de lire une biographie de Frantz Fanon, parue il y a quelques mois, et je suis frappé par la ressemblance entre Ouattara et le personnage qui transparait du premier ouvrage de Fanon «Peaux noires et masques blancs».

Ce voyage marque le retour forcé de la France en Côte d’Ivoire tant sur le plan économique, financier et monétaire ?

Cela est vrai. Il ne se passe pas de jour sans qu’on nous annonce la signature de contrats avec les entreprises françaises, la mise en œuvre de projets de développement, le détachement d’experts français (le dernier en date est celui d’un conseiller d’État en fin de carrière, soucieux surtout d’améliorer sa pension de retraite), ou la signature d’un nouvel accord militaire.

L’arrivée massive de techniciens français renvoie à la fin des années 70, où les assistants techniques de l’ancienne puissance coloniale peuplaient les administrations ivoiriennes, et surtout détenaient le véritable pouvoir de décision. Un article paru en 1981, dans un ouvrage collectif «la France contre l’Afrique», sous le titre «Faits et méfaits de l’assistance technique française en Côte d’Ivoire», pourrait facilement s’appliquer à la situation actuelle. Sauf qu’aujourd’hui, et malgré le tour de passe-passe électoral qui lui a permis d’arriver au pouvoir, Ouattara ne peut plus gouverner [...]


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