
Extrait de San Finna du 1.12.11 :
"Gbagbo, le Woody national, a été transféré à la Haye. La nouvelle, qui fait la une de bien des médias, va réjouir beaucoup de combattants qui s’étaient enrôlés contre lui dans la guerre déclenchée contre son pays. Mais à y regarder de plus près, les Africains devraient prendre un peu de distance par rapport à cette décision qui est loin d’avoir été prise dans leur intérêt. Voyons voir pourquoi…
En apparence, on pourrait interpréter cette décision comme étant la volonté de faire triompher le droit international et, par l’exemplarité du verdict qui tombera du procès Gbagbo, empêcher qu’en Afrique et dans le monde l’exercice intempestif, autoritaire et arbitraire du pouvoir ne débouche sur des guerres préjudiciables à l’intérêt national. Mais allons au fond des choses. Gbagbo que l’on fait apparaître comme le monstre, pire que celui du Gévaudan, a seulement contre lui, à la vérité, d’avoir été laxiste avec l’instrument de l’ivoirité. Il a insidieusement laissé le général Robert Guéi s’en approprier à un tel point que celui-ci, soucieux de se confirmer au pouvoir, a poussé le pion jusqu’à exclure Alassane Dramane Ouattara et Bédié des compétitions électorales pour rester seul en lice avec Laurent Gbagbo. Ce dernier l’a évidemment laissé croire qu’il ne tiendrait pas la distance avec lui, sachant très bien que c’était le seul moyen pour lui de parvenir au pouvoir. Voilà le calcul qui n’a été possible que parce qu’en face il y avait un Guéi Robert. Ils ne sont pas nombreux ceux qui, devant une telle opportunité d’accéder au pouvoir, cèderaient. A part cela, que peut-on lui reprocher ? Pas grand-chose, sinon qu’il a poussé l’amour de son pays, les intérêts de l’Afrique jusqu’à aller se mettre en opposition avec ceux de l’ancienne puissance colonisatrice. Vouloir rompre avec tous les contrats léonins qui ont maintenu les dépendances des pays décolonisés n’était pas, on le comprendra, du goût des anciennes puissances, surtout à un moment où la crise économique internationale consacre leur décadence et les oblige à replier sur leurs anciens territoires pour avoir marchés et autres ressources pour amortir les chocs déstabilisateurs qu’ils connaissent. Il fallait lui faire rendre gorge de son impudence, et c’est ce qui explique la chaîne des difficultés que le pays a vécues depuis 2002. Il a été transféré à la Haye, certains y voient comme pour le Congo une occasion pour Alassane Dramane Ouattara de travailler en paix à la reconstruction du pays et de mieux sceller sa légitimité. Mais là encore on fait fausse route. Laurent Gbagbo, victime de la justice du vainqueur et expédié en terre ennemie, ce n’est pas un service que l’on rend à la Côte d’Ivoire et à l’Afrique. L’opinion africaine n’est pas si immature. Elle va se poser des questions et tenter de remonter aux sources du conflit ivoirien. Sur cette question il faut compter sur les avocats de Gbagbo et sur certains intellectuels pour aider à cet exercice. On se demandera pourquoi avoir limité la saisine dela Cour pénale internationale aux seuls crimes post électoraux ? Pourquoi avoir, sans amnistie préalable, coupé toute la chaîne de responsabilités, oublié la filiation criminelle pour mettre de côté les faits de rébellion ? Tout ce qui a conduit à la déstabilisation d’un régime légal et légitime avec des horreurs, des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, des viols avérés.
On se posera la question aussi s’agissant de l’élection présidentielle elle-même au sortir de laquelle Gbagbo est accusé d’avoir volé la victoire à Alassane Dramane Ouattara, de savoir comment ces élections ont pu avoir lieu alors que, contrairement à l’accord politique de Ouagadougou et ses annexes, le pays était toujours en partition.
Sur ce point, on apportera encore des éléments indiscutables sur le fait que ce n’est pas parce qu’une victime a commandité son propre crime que celui qui a porté le coup fatal sera exonéré de son forfait et protégé de toute poursuite et condamnation. Autrement dit, même si Gbagbo a consenti à des élections alors que sa propre constitution le lui interdisait et que l’accord politique de Ouagadougou l’excluait, ce n’est pas pour autant qu’on peut le renvoyer à sa propre turpitude et valider l’élection présidentielle. Donc l’opinion africaine ressassera toutes ces anomalies et en viendra à réaliser que Gbagbo ne se trouve à la Haye que pour satisfaire la volonté de Nicolas Sarkozy et d’Obama; que pour décourager tous ceux qui voudraient imiter Gbagbo pour fermer les matières premières de l’Afrique à l’appétit vorace des grandes puissances. Elle verra clairement, cette opinion, les difficultés qui s’en suivront pour sceller la réconciliation nationale en Côte d’Ivoire sur du béton. Les Africains demanderont, et avec eux les juristes honnêtes, que les droits de la défense de Laurent Gbagbo soient respectés, et l’on fera ressortir qu’une bonne application du droit doit amener avec lui à la Haye tous ceux qui ont directement ou indirectement participé à l’agression dela Côte d’Ivoire et aux actes qui en ont été la conséquence jusqu’aux élections du 28 novembre 2010. On demandera également d’attraire devant la même Cour les coupables de crimes qui ont leurs commanditaires dans les évènements survenus à Duékué. On le voit, le jugement à venir de Laurent Gbagbo à la Haye, comporte des germes de déstabilisation dans la sous région, et [...]
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